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Notre vie privée est une monnaie

Dan Lyons, éditorialiste à Newsweek, a très bien résumé la situation dans un article intitulé “L’instant orwellien de Google” : “La nouveauté, c’est que la vie privée est devenue une sorte de monnaie d’échange. Elle nous sert à payer les services en ligne. Google ne fait rien payer pour Gmail. En lieu et place, il lit vos emails et vous envoie des publicités en fonction des mots-clés trouvés dans votre correspondance privée“.

“Le génie de Google, Facebook et les autres, c’est d’avoir créé des services qui sont à ce point utiles, ou distrayants, que les gens seront prêts à céder un peu de leur intimité pour avoir le droit de les utiliser. Aujourd’hui, l’idée, c’est d’obtenir des gens qu’ils en donnent un peu plus — de façon à pouvoir augmenter le prix de vente du service.

Ces entreprises n’arrêteront jamais d’essayer de grappiller des bribes de nos données personnelles. Leur modèle commercial est en totalité fondé sur la notion de “monétisation” de notre intimité. Pour réussir, ils doivent progressivement faire évoluer la notion de vie privée elle-même — la “norme sociale” comme dit Facebook — afin que ce nous cédons ne paraisse plus aussi précieux. Puis, il leur faut gagner notre confiance.

Ainsi, chaque nouvelle érosion de l’intimité nous est vendue, paradoxalement, avec un discours vantant à quel point l’entreprise X se soucie de notre intimité. Je me demande si Orwell aurait été impressionné, ou consterné. Et qui aurait dit que Big Brother ne serait pas une grosse agence gouvernementale, mais une bande de gamins de la Silicon Valley ?”

Orwell ? Il aurait probablement doucement rigolé : Orwell se battait contre le fascisme, le totalitarisme, contre des dictateurs, des régimes militaires qui n’hésitaient pas à éliminer, non seulement leurs opposants, mais également ceux qui seraient susceptibles de le devenir – et leurs familles, aussi…

A contrario, nous sommes le principal capital des gamins de la Silicon Valley, leurs meilleurs clients (et leurs meilleurs revendeurs), un formidable vecteur de croissance, d’autant que cette énergie est, a priori, renouvelable à l’infini…

Leur intérêt est d’avoir plus d’utilisateurs, pas moins de “clients“. Et ils feront donc tout ce qu’ils peuvent pour les aider à mieux reprendre le contrôle de leurs données, et donc de leur vie privée, tout en nous incitant à utiliser encore plus de services web et de fonctionnalités, afin de pouvoir encore mieux nous profiler, et monétiser nos données.

C’est le revers du “paradoxe de la vie privée“, que l’on pourrait qualifier de “paradoxe de la traçabilité” : les gamins de la Silicon Valley sont pris dans une contradiction au moins apparente entre, d’une part, la peur exprimée par les utilisateurs de leurs services de voir leurs données personnelles être utilisées “à l’insu de leur plein gré” et donc de ne plus pouvoir contrôler leur vie privée et, d’autre part, le fait que leur coeur de métier est précisément de nous profiler, d’établir des ciblages comportementaux tout autant anonymes que personnalisés, et donc de nous soumettre à une forme de traçabilité… respectueuse de nos vies privées.

Le problème est inhérent à l’informatique. Si tout ce que nous faisons dans l’espace physique laisse des traces – de plus en plus utilisées par ces “experts” de la police technique et scientifique – la différence, dans les espaces numériques, c’est que ces traces sont quasi systématiquement archivées, stockées, voire analysées. Par défaut, l’informatique laisse des traces, et ces traces numériques sont bien plus facilement exploitables que nos traces corporelles, physiques.

Il existe un certain nombre de techniques, pas forcément compliquées, pour s’en prémunir, la question restant de savoir jusqu’où doit, et peut aller, le fournisseur de service pour protéger la vie privée des internautes, ce pour quoi la CNIL notamment fait pression sur Google pour qu’il limite la durée de conservation de ces “données de connexion“.

(Jean-Marc Manach, 31/03/10)