Accueil > Textes & documents > Toutes vos télécommunications pourront être retenues contre vous

Toutes vos télécommunications pourront être retenues contre vous

Le problème, c’est qu’on ne peut nullement faire confiance aux prestataires de services informatiques, ce que reconnaissait d’ailleurs, en décembre 2009, Eric Schmidt, le PDG de Google, dans une déclaration qui fit scandale : “Si vous souhaitez que personne ne soit au courant de certaines choses que vous faites, peut-être que vous ne devriez tout simplement pas les faire” :

“C’est une question de discernement. (…) Tous les moteurs de recherche, dont Google, conservent des données personnelles pendant un certain temps (…) et aux Etats-Unis, le Patriot Act permet aux autorités d’accéder à ces informations.”

Que l’on réside aux Etats-Unis, en France, en Chine ou en Russie, les autorités ont les moyens d’accéder à ces données. C’est légal. Les employés de ces marchands de données personnelles ont également accès à nos données, certains s’amusent même à le faire, tout comme un certain nombre de policiers vont allègrement piocher, en-dehors de toute procédure légale, dans les fichiers policiers, quand bien même c’est évidemment interdit, et illégal.

Répondant à un internaute qui ne voyait pas le problème, au nom du sempiternel “si je n’ai rien à me reprocher, je n’ai rien à cacher“, Tristan Nitot, fondateur et actuel président de Mozilla Europe, connu pour son navigateur Firefox, a très bien résumé le problème sur son blog personnel : les jeunes filles qui, suite à un rapport sexuel non protégé, cherchent “avortement” ou “Sida” sur Google, les adolescents un peu énervés qui y tapent “comment faire une bombe atomique” ou “rejoindre Al-Qaeda” sur Google, les déprimés qui cherchent “comment se suicider“, ou encore les a ! moureux qui cherchent un “sextoy” ne font rien de mal. Mais, si l’on suit le raisonnement d’Eric Schmidt, ils ne devraient pas le faire…

“Dans tous ces cas-là, tu n’as rien fait d’interdit par la loi. Tu n’as rien publié sur le Web. Tu as juste communiqué à Google tes préoccupations de l’instant. Elles existent dans la mémoire de Google, associées à ton nom. Cela est susceptible d’être communiqué à d’autres personnes. Aux gouvernements qui en font la demande, par exemple. Mais pas seulement. Et voir ces informations révélées est potentiellement dangereux pour toi, à cause du regard des autres.”

Il n’est certes pas exclu d’imaginer qu’un jour, les bases de données de Google, Facebook et consorts puissent aussi servir à identifier, non seulement les personnes qui cherchent à fabriquer une bombe atomique, mais également celles qui cherchent à avorter, se suicider, ou encore acheter un sextoy. Mais, en ce cas, le problème ne serait pas posé par l’internet, et encore moins par le comportement des internautes. Le problème et l’enjeu seraient politiques. Et c’est sur ce terrain-là qu’il faudrait alors se battre.

De nombreux services de renseignement espionnent d’ores et déjà nos télécommunications, à commencer par la NSA (National Security Agency), créée au moment de la guerre froide afin d’espionner les télécommunications du bloc de l’est. A la chute du mur, plutôt que d’arrêter d’espionner l’autre partie de l’humanité, la NSA se reconvertit dans la surveillance des Etats voyous, des terroristes, mais également dans le renseignement économique, industriel, politique. Contrairement aux écoutes téléphoniques classiques, qui ciblent tel ou tel individu en particulier, la NSA et son réseau Echelon (qui réunit plusieurs autres pays anglo-saxons) ! espionnent potentiellement… toutes les télécommunications, avant de faire le tri.

Edgar J. Hoover et Joseph Staline auraient probablement adoré pouvoir disposer des bases de données de Google, Facebook et consorts, et avoir la haute main sur Echelon. Cela dit, la NSA espionnait déjà toutes les télécommunications bien avant le 11 septembre 2001, et elle n’a pas pu empêcher les attentats pour autant, pas plus qu’elle n’a permis de débusquer Ben Laden, non plus qu’à l’US Army de remporter les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Au-delà du “terrorisme“, la surveillance des télécommunications, ou leur désignation comme armes de guerre (de l’information), valent à ce jour à près de 120 blogueurs, dans le monde entier, d’être incarcérés (cf la carte des blogueurs menacés de prison). Si la majeure partie d’entre eux résident (dans l’ordre) en Chine, en Egypte ou en Iran, on en trouve aussi en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Certains pour des propos tenus sur leurs blogs, d’autres pour “possession d’un outil criminel” (leur téléphone portable, grâce auquel ils auraient coorganisé des manifestations), ou encore parce qu’ils chroniquaient, sur Twitter, les mouvements de la police…

(Jean-Marc Manach, 31/03/10)